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Seul dans sa ferme isolée, Éric sent la fièvre monter avant l'aube. Quand ses yeux commencent à piquer, il comprend que le monde qu'il connaissait vient de disparaître.
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Une histoire courte, indépendante du Tome 1, qui se déroule aux premières heures de la Nuée Blanche.
La fièvre me réveille avant l'aube, brûlant de fièvre. Je reste un moment allongé, à écouter mon propre souffle, trop rapide, trop court. Depuis deux jours, cette toux sèche ne me lâche pas. Je me dis que ça passera, comme toujours.
Je me lève, titubant, et je descends vers la cuisine. Mes jambes tremblent un peu trop pour de la simple fatigue. Je bois un verre d'eau, debout devant l'évier, sans même prendre le temps de m'asseoir.
Par habitude, malgré la fièvre, je pousse la porte de la cuisine pour aller nourrir les bêtes avant que le jour ne se lève. L'air frais du matin me fait du bien un instant, apaise un peu la chaleur sous mon crâne.
Puis mes yeux commencent à piquer.
Une brûlure légère d'abord, comme un grain de poussière coincé sous la paupière. Je cligne des yeux, je les frotte avec le dos de la main. La sensation ne part pas. Elle s'intensifie, au contraire, une démangeaison puis soudain.
— Qu'est-ce que...
Je n'ai pas le temps de finir ma phrase. Le monde blanchit d'un coup, comme si on avait passé un voile de gaze devant mes yeux. Je bats des paupières, encore et encore, cherchant à faire revenir la forme des bâtiments, les arbres au loin, n'importe quoi.
Rien ne revient.
Je tends les mains devant moi, et je ne les vois pas. Un vertige monte, mêlé à cette fièvre qui n'a pas cessé de grimper depuis mon réveil. Je titube, je rencontre le mur de l'étable sous mes doigts, rugueux et froid.
— Il y a quelqu'un ? je crie, ma voix se brisant sur le dernier mot.
Personne ne me répond, bien sûr. Je suis seul ici, seul depuis toujours, avec mes bêtes et mes champs, à des kilomètres du premier voisin.
Je rentre en me guidant le long du mur, centimètre par centimètre, jusqu'à retrouver la porte de la cuisine. Mes jambes ne me portent presque plus. La fièvre et la panique se mélangent en une nausée qui me plie en deux au-dessus de l'évier.
Je fouille en aveugle dans le placard à pharmacie, renversant des boîtes, des flacons, cherchant au toucher quelque chose qui pourrait faire baisser cette chaleur qui me dévore de l'intérieur. J'avale deux comprimés sans même être sûr de ce qu'ils sont, puis je me traîne jusqu'à mon lit, et je m'effondre.
Le temps devient une chose molle, informe. Je ne sais plus si c'est le jour ou la nuit — de toute façon, pour moi, ça ne fait plus aucune différence. Des sueurs froides succèdent à des bouffées de chaleur insupportables. Par moments, je crois entendre des cris au loin, portés par le vent, des voix humaines qui hurlent des mots que je ne comprends pas.
C'est un bruit de moteur qui finit par me tirer de cette torpeur. Un bruit que je n'ai plus entendu depuis... je ne sais même plus depuis quand. Il se rapproche, s'arrête dans ma cour.
— Il y a quelqu'un ? crie une voix d'homme, dehors.
Je me redresse comme je peux, m'accrochant au montant du lit, puis au mur du couloir, un pas après l'autre, jusqu'à la porte d'entrée. Je l'entrouvre.
— Ici, je réussis à articuler, ma voix rauque, méconnaissable.
— Vous êtes malade ? demande l'homme, sa voix se rapprochant, des pas lourds sur le gravier.
— De la fièvre. Je ne sais pas ce que c'est.
— On a un infirmier avec nous, dit-il. Venez. On ne peut pas rester longtemps, on a encore beaucoup de fermes à voir avant la nuit.
Je n'ai pas la force de réfléchir vraiment, pas la force de me demander ce que je laisse derrière moi. Juste cette évidence simple et brutale, qui s'impose à moi malgré la fièvre : si je reste seul ici, je ne tiendrai pas.
— Je peux marcher, dis-je, plus pour m'en convaincre moi-même que pour le rassurer, lui.
Une main ferme se pose sur mon bras, me guide vers le bruit du moteur qui tourne encore. Je voudrais prendre quelque chose avec moi, un sac, des affaires, je ne sais même plus quoi, mais mes mains tremblent trop pour attraper quoi que ce soit correctement.
— On n'a pas le temps, dit l'homme, pas méchamment, juste avec cette urgence de quelqu'un qui a déjà trop de monde à sauver aujourd'hui. Venez, c'est tout ce qui compte.
Je le suis en titubant, laissant la porte entrouverte derrière moi, la vaisselle sale dans l'évier, les boîtes de médicaments éparpillées sur la table de nuit, les draps froissés d'un lit que je n'ai pas pris le temps de refaire.
Je sens le moteur démarrer dessous mon siège puis je sens la route défiler, sans savoir vers où exactement on m'emmène, ni combien de temps il me faudra pour me rétablir.